Le bouquet de la Saint Jean : entre tradition et mysticisme

La sardane, les castells etc
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Kiksette
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Le bouquet de la Saint Jean : entre tradition et mysticisme

Messagepar Kiksette » 04 juin 2016, 19:11

Le bouquet de la Saint Jean et, in extenso, la cueillette des herbes, est une tradition ancestrale en Catalogne. En effet, le solstice d’été est un moment crucial dans la vie des Catalans. De nombreuses festivités prennent place, empreintes de tradition. Le Ramellet de Bonaventura en fait partie.

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source : rosiedauve.com
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On trouvera facilement chez les fleuristes de Perpignan des petits bouquets de 4 fleurs. Mais cette forme actuelle et commerciale est quelque peu limitante. En effet, en lisant les différentes productions écrites traitant de cette tradition, on réalise la complexité et surtout la variabilité du bouquet. L’origine, la composition, la forme du bouquet changent en fonction des différences climatiques micro-locales, de l’évolution des légendes, de l’influence culturelle micro-régionale et du rôle de la tradition orale.

Je vous propose de partir sur les traces de la tradition florale du Ramellet Sant Joanenc, d’en découvrir les origines, la composition et de partager également avec vous quelques rites magiques typiques de la Saint Jean catalane !

Les fondations de la tradition

Rites ancestraux catalans
Dans la société traditionnelle catalane, il a longtemps été d’usage de se livrer à des rites domestiques de purification à double-caractéristique :
- Thérapeutique (fumigations, inhalations, ingestion)
- Prophylactique (invocations, incantations)
Le rite festif du bûcher calendaire des Feux de la Saint Jean s’inscrit dans cette tradition.

Dans la société moderne, beaucoup de ces rites ont disparu, mais pas la Saint Jean, qui fait l’objet d’une récupération à la fois identitaire (fête des catalans, occasion de célébrer la culture catalane via la sardane, les castellets, illumination du Canigou et des Albères…) et économique (portée touristique, soirées spéciales…).

La Saint Jean, au demeurant, ne se limite pas qu’à ses feux : la cueillette des herbes y est prépondérante et elle offre encore aujourd’hui un caractère sacré à la fête. Cette cueillette remplit donc plusieurs fonctions :
- Fonction culinaire ou odoriférante
- Fonction décorative et esthétique
- Fonction paramédicale et herboristique
- Fonction spirituelle et incantatoire

Le plus fascinant, c’est qu’on recense presque autant de plantes et de rites associés et qu’il y a de villages dans le département !

La légende du bouquet
La légende qui entoure la cueillette du Bouquet de Saint Jean est peu ou prou la même : une jeune fille cueille à l’aube la Bonaventure, un bouquet de plantes, à l’occasion de la Saint Jean. Elle tresse les fleurs et les fixe à sa porte. Le galant, qui la courtise depuis plusieurs jours, est convié chez elle mais refuse de pénétrer dans sa maison, Etonnée et insistante, la jeune fille lui demande son nom. Il est forcé de révéler son identité : il est le diable. Il a tenté de voler son âme et de la faire disparaitre, sans succès, à cause d’un simple assemblage de fleurs sauvages.

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Les variations de cette fable fusent et les détails concernant la composition florale, le montage (couronne, croix, tresse), le nom et l’identité des protagonistes, le lieu du récit, changent d’un conteur à un autre. Il convient néanmoins de s’appuyer sur la légende du bouquet pour en comprendre la portée.

Dans le livre O ! Roussillon (2001) de Miquel Perpinyà, la légende prend place à Valmanyà. Elle relate l’histoire de Delphine la bergère, éprise du bûcheron de Pinouse. La jeune Delphine cueille des herbes merveilleuses dans la montagne. Herbes qui révèleront la véritable identité du bûcheron : le Diable.

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source : Sorcières et sorciers dans les Pyrénées
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Selon Jacint Verdaguer, c’est dans le Vallespir qu’un forgeron aux Forges de La Preste s’éprend d’une jeune fille. Cette dernière ramasse la Bonaventure, l’herbe de la Saint Jean (le millepertuis), la tresse en forme de croix et la suspend à sa porte. L’herbe révèlera l’identité du forgeron : il est le diable.

Selon Maria-Dolors Llopart, la légende évoque le Ram de Sant Joan, un rameau en croix fait de thym et de romarin. Le rameau est cueilli à l’aurore par le fiancé véritable et non le courtisan diabolique, et cloué à la porte de son aimée.

Selon Horace Chauvet, en Roussillon et Conflent, la supercherie du diable est révélée car ce dernier se trompe, et prend le bouquet pour de la lavande, inoffensive pour lui.

Selon Rosine dans Reflets du Roussillon, en Conflent, les personnages portent les noms de Galdric et La Bepa. Une chanson catalane célèbre leur est dédiée :



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Le Rameau de la Bepa
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Selon Joan Amades, la légende prend place en Vallespir, où une fadrina (jeune fille) cueille et croise thym et romarin et fait ainsi fuir son courtisan, qui n’est autre qu’un bruixot (sorcier).

Et ainsi de suite… La liste, non exhaustive, nous permet cependant de trouver quelques éléments intéressants pour mieux comprendre la tradition du bouquet de Saint Jean.
- Le bouquet est fait de plantes magiques, cueillies à l’aurore
- Il doit s’accrocher à la porte, car il permet de démasquer et de faire fuir les esprits maléfiques
- Une main pure doit tresser ou croiser les plantes : c’est la jeune fille, le cœur pur (ou le corps pur, car nous verrons plus tard, lors de l’explication du principe de la cueillette, l’importance des ablutions préalables)
- Les quelques plantes référencées poussent bien dans les Pyrénées-Orientales (et le bassin méditerranéen) : thym, romarin, herba de Sant Joan – millepertuis, lavande…
- Le bouquet est une tradition païenne, mais on note des références religieuses, héritages du christianisme : l’intervention du malin (le diable), le tressage en forme de croix (crucifix), l’idée de virginité et du péché évité

L’origine de la tradition vient-elle de ce conte ? Rien n’est certain. Ce qui est en tout cas sûr, c’est le que les Catalans ont toujours estimé les plantes offertes par leurs montagnes, et les utilisent depuis longtemps à des fins de protection. Le bouquet de Saint Jean s’inscrit sans nul doute dans cette tradition.

Le Bouquet

La composition
Le bouquet jouit aujourd’hui d’une composition plus ou moins standardisée, directement héritée de la forme locale typique des Aspres. Il se compose donc de 4 plantes en fleurs :
- Millepertuis doré (flor de Sant Joan, trescamp, perigó groc, ou en latin fugum daemonium)
- Immortelle (sempreviva, perpetuïna)
- Orpin (mort-i-viu, maimori)
- Chatons de châtaigner (castanyer), remplacés par des feuilles de noyer (noguer) dans les zones de moyenne montagne

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source : fleurs-paysages-pyrenees.fr
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source : marmotton66.e-site.com
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source : fleurs-paysages-pyrenees.fr
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source : apistory.fr
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A préciser que le noyer est au départ un arbre maléfique : il serait le refuge des sorcières, et son ombre serait toxique. Mais il faut savoir tirer les bénéfices de l’arbre :
- En cueillant les feuilles la nuit de la Saint Jean
- En jetant 3 feuilles de noyer derrière son épaule tout en disant « L’ombra del noguer, si no em fas mal, no t’en faré ! », qui permet d’exorciser les ondes maléfiques de l’arbre

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Cette composition de fleurs jaunes est clairement païenne : le bouquet est une ode au soleil (comme la sardane). La maîtresse de maison doit les ramasser à l’aurore, avant le lever du soleil, le jour de la Saint Jean, les tresser et les accrocher à la porte d’entrée, à la place du bouquet séché de l’année écoulée. Ce vieux bouquet doit être brûlé dans l’âtre : il rejoint ainsi le soleil et les cieux et prévient la foudre.
Pourtant, la composition du bouquet varie, car elle dépend beaucoup des diverses productions végétales qu’offre le département, ainsi que des croyances micro-locales.

Etiennette, experte des plantes, poétesse et doyenne du village de Castelnou, explique que le bouquet doit être composé de 3, 7 ou 21 plantes. La base des plantes est toujours la même : le millepertuis, l’immortelle et les 3 feuilles de noyer.

Selon le site Vent Marin, il n’y aurait pas moins de 27 plantes et fleurs : achillée millefeuille, armoise commune, armoise aurone, arnica, camomille, chiendent, chrysanthème des moissons, chrysanthème des prés, cuscute, drosera, épervière, noyer, grande fougère, immortelle, joubarbe, lierre terrestre, lycopode officinal massue, marguerite sauvage, menthe pouliot, millepertuis, pissenlit, sauge des prés, souci, sureau noir, thym et verveine + 1 fleur manquante au site.

Selon les écrits d’Horace Chauvet, il y aurait 9 : orpin, millepertuis, verveine, jasmin, camomille, citronnelle, thym, romarin, œillet, entourées de feuilles de châtaigner.

Selon Mossen Alcover, en plaine du Roussillon, on retrouve traditionnellement dans le bouquet le jasmin et la camomille, l’origan ou la marjolaine, la scabieuse ou veuve.

En Conflent, on retrouve la camomille, le millepertuis, l’aigremoine et le noyer.

Autant dire qu’il n’existe pas un, mais des bouquets de la Saint Jean ! Il s’agit de suivre la coutume locale du village ou la voix des anciens pour être sûr de cueillir les plantes qu’il faut !

La forme
En plus de la composition, une autre question surgit : qu’en est-il de la forme du bouquet ?
La forme classique est une croisette (creu de plantes) de plantes entremêlées. On retrouve néanmoins dans les différentes traditions des couronnes, des compositions en forme de main (palma), d’épi (espiga), de patte de coq (pota de gall), en rameau (ram), en guirlande (enramada), en poignée (punyat) ou en brassée (manat).

La tradition de la croix est directement issue de l’héritage chrétien en terre catalane, mais les autres sont autant de compositions païennes d’origine ancestrale.

La cueillette
Enfin, je me dois d’aborder la collecte des plantes qui, elle, est constante et précise ! La légende du bouquet et les différents écrits sur la Saint Jean sont unanimes sur la cueillette : elle se fait toujours dans la nuit ou à l’aurore, en silence et à jeun, lavé de la rosée couvrant les plantes ou d’eau courante. Il s’agit d’être pur lors du ramassage des fleurs : peut-être évite-t-on ainsi de les souiller et d’en extraire le meilleur ?

Le Bouquet de la Saint Jean, cher aux Catalans, remplit de multiples fonctions, et mérite donc le plus grand soin :
- La fumigation du bouquet séché de l’année écoulée promet la prospérité des cieux (une demande licite le jour du solstice d’été)
- Le bouquet de l’année en cours, accroché à la porte, fera fuir les sorcières et le mauvais œil
- Les plantes vertueuses sont autant d’heureux présages et de bonne santé
Il n’y a plus qu’à partir en randonnée la nuit tombée et le composer vous-même ! Car comme dirait Etiennette : « le bouquet ne s’achète pas, ça ne sert à rien. Il faut le faire vous-même, mais vous le cueillez pour l’offrir ! ».

Le Bouquet…et après ? Recettes magiques et sortilèges

Le Ramellet de Sant Joan n’est pas la seule cueillette-recette à mettre en œuvre à la Saint Jean. Il existe d’autres rituels de bonne fortune à cette même époque de l’année ! Je vous en dévoile quelques-uns ici…

Oli de Sant Joan ou Oli de Cop
Cette recette consiste à plonger un bouquet de millepertuis dans un flacon d’huile d’olive et de le laisser macérer « a sol i a serena », soit 40 jours et nuits. Le millepertuis doit être cueilli au solstice, avant le lever du soleil et à jeun. L’huile, devenue rouge, sert à soigner les brûlures légères, les coupures et les plaies infectées.

La rue : la plante à double-tranchant
La rue est traditionnellement une plante attribuée aux sorcières, car elle est abortive. Peut-être était-ce la raison pour laquelle on la plantait aux abords des maisons closes…On lui trouve cependant quelques grandes vertus :
- Lorsque cueillie à la Saint Jean, elle éloigne les sorcières, on en met alors dans la maison pour chasser la mort : « Em la casa en hi ha ruda, no s’ha mort cap criatura »
- Mariée à l’ail, elle prévient maux de gorge et des maléfices
- Dans les Albères, elle avait la réputation de protéger le bétail

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source : marmotton66.e-site.com
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La carline : l’artichaut magique
Si on cueille la carline à l’aube de la Saint Jean et qu’on la fixe à la porte de la personne aimée, on s’assure son amour en retour…

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La fougère sait tout faire !
La falguera a la réputation de fleurir et grainer la nuit de la Saint Jean. Il faut donc placer au pied de la plante un mouchoir de soie blanche pour récolter les graines, qui serviront ensuite à l’élaboration de philtres d’amour !

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Selon Joan Amades, les graines donnent également naissance à de minuscules lutins, les martinets (ou menairons), qui réalisent de petits souhaits, si on le leur demande.

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Enfin, les graines de la fougère peuvent être placées dans votre porte-monnaie. Il parait qu’elles appellent l’argent, contribuent à son renouvellement et feraient en sorte qu’il n’en manque jamais !

Thym et romarin : pour aromatiser vos plats, mais pas que !
Le romarin aurait le pouvoir de guérir la jaunisse si, à la Saint Jean, le malade urine sur ses feuilles à minuit !
Associé au thym et noués en croix, ils protègent les maisons des fiancées des jalousies des sorcières et des menaces du diable.

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source : deco.fr
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Vous voici parés à la cueillette des herbes de la Saint Jean. Mais l’herbier catalan recèle encore de bien des trésors, à évoquer lors d’un prochain post. Les montagnes des Pyrénées-Orientales sont couvertes des trésors botaniques à découvrir !

Je tiens enfin à remercier les sites et documentalistes qui m’ont permis de rédiger ce billet :
L’excellent article de Jean-Louis Olive sur les rites de fumigation en Catalogne
Le pdf proposé par l’Association Catalane de Généalogie
Les sites Vent Marin et La voie verte
Le site ille-sur-tet.com qui relaye la légende par Jacint Verdaguer
Le livre de Joan Tocabens sur les plantes magiques de Catalogne (qui mérite que je m’y penche un peu plus !) et le site de marmotton66

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Re: Le bouquet de la Saint Jean : entre tradition et mysticisme

Messagepar Patufet » 04 juin 2016, 22:28

Vos reportages sont passionnants !

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Kiksette
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Re: Le bouquet de la Saint Jean : entre tradition et mysticisme

Messagepar Kiksette » 05 juin 2016, 00:00

Merci, c'est avec grand plaisir que je saisis ce compliment !


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